';

Downtown Tokyo

[ Extrait ]

Un été à Tokyo

Notes de voyage, Juillet Août 2014

Premiers jours à Tokyo

Les Chinois logeant sur le même palier de l’hôtel semblent partis. Je n’entends plus leurs cris, matin et soir, quand, laissant ouvertes les portes de leurs différentes chambres, hommes, femmes et enfants transforment le couloir en annexe et le vingtième étage de l’hôtel New Otani en grand appartement.

Etranges femmes voilées, mains et bras recouverts de gants prolongés de longues manches, chapeau avec un tissu descendant à l’arrière pour protéger la nuque, masque sur le visage ne laissant entrevoir que les yeux à l’ombre de la visière, pour pouvoir se protéger des effets néfastes des rayons du soleil. Je m’interroge pour savoir s’il ne s’agirait pas d’une forme de coquetterie à double effet :
1) protéger la peau laiteuse comme un trésor qu’il conviendrait de maintenir en l’état.
2) séduire par l’effacement (le bon vieil érotisme du voile poussé ici à son comble, presque une sorte de masochisme tant ces corps se parent de façon particulièrement laide).

30 Juillet 2014

Lu dans le Japan Times qu’une jeune fille bien sage de la préfecture de Nagasaki a découpé sa meilleure amie en morceaux (motif encore non élucidé mais apparemment de peu d’importance). D’abord la tête, puis un bras, ensuite le ventre qu’elle a ouvert en grand. Elle avait tout organisé et même acheté spécialement un marteau pour lui fracasser le crâne avant de l’étrangler. La victime, aux dires de ses proches, était une jeune fille très gentille et sa meilleure amie.

A Tokyo, il existe un musée à la gloire des nationalistes qui présente les guerres du Japon comme purement défensives et pour le bien des populations combattues. La question du colonialisme n’est toujours pas réglée. Comme le vieux monorail qui relie l’aéroport d’Haneda au centre de la ville, on la laisse subsister à côté d’approches historiques plus objectives. C’est le côté « italien » des Japonais : l’accumulation plutôt que la dialectique, la cohabitation plutôt que la confrontation. En face de l’hôtel, un immense chantier destiné à construire un nouveau building a été interrompu pendant des mois car des protestataires tenaient à ce que soit préservé une sorte de manoir un peu kitsch construit probablement au début du XXe siècle situé au bord de la future nouvelle tour. Comme à Rome, ici, on rajoute des strates d’une époque à l’autre, mais on essaye de ne rien perdre en route. Ainsi les autoroutes, voies ferrées et simples rues, qui se superposent et se croisent au fur et à mesures des nouveaux ajouts dans une sorte d’entrelacement produit par pure logique d’accumulation et qui, in fine, constitue une esthétique de l’enchevêtrement cumulatif propre à cette gigantesque toile d’araignée.

Une amie japonaise me donne des nouvelles catastrophiques de Fukushima. Les ouvriers contaminés à des seuils insensés voient le gouvernement repousser les normes de sécurité d’année en année depuis mars 2011, comme il avait décidé de remplacer les compteurs Geiger avec écran d’information importés des États Unis installés dans les lieux publics de la région de Fukushima par des machines japonaises réglées de telle manière qu’elles minorent de près de la moitié les taux à travers les chiffres indiqués. Le Japon fait l’autruche.
Le taux d’iode dans l’air continue d’augmenter, signifiant qu’au moins un des réacteurs est en train d’exploser.
Elle me dissuade d’acheter des appareils électroniques fabriqués à partir de produits recyclés, souvent contaminés. « Tu veux rentrer en France ? », m’interpelle-t-elle en souriant.

Le face-à-face des passages piétons à chaque carrefour du centre de Tokyo donne lieu à la même chorégraphie. Ainsi, à Akasaka Mitsuke, tandis qu’hommes et femmes à mes côtés attendent (assez longtemps) que le signal passe au vert pour traverser, sur le trottoir d’en face, les passants s’agglutinent. Ils constituent peu à peu une masse imposante et bientôt inquiétante, tandis que, sur le trottoir où je me trouve, le nombre de piétons ne cesse d’augmenter. Au moment où le signal passe au vert, quand les deux masses s’avancent l’une vers l’autre d’un pas décidé, je crains un remake d la bataille des Thermopyles. Mais miraculeusement, les corps se croisent et poursuivent leur chemin sans le moindre accroc à un rythme trépidant.

31 Juillet 2014

Concours de rayures de chemise dans le métro à l’heure de pointe, toutes pareilles et toutes légèrement différentes les unes des autres. Les salarymen quittant leurs emplois s’enchevêtrent dans les rames bondées. Pantalons noirs, chaussures noires, chemises blanches parfois dotées de rayures discrètes, variant d’une manche à l’autre de ces bras entrecroisés, de manière infime. La singularité ici n’est pas l’affaire, ou alors de manière imperceptible.

En mangeant un soba délicieux après des sashimis divins : les Japonais, peuple d’un raffinement extrême et d’une totale simplicité. Le raffinement, ici, n’a de valeur que dans la sobriété, le refus de toute ostentation.
Malheureusement une partie de la nourriture est dangereusement contaminée, mais le gouvernement, avec l’appui des principaux médias, incite les Japonais à consommer de la nourriture de la région de Fukushima, à manger du poisson et les enfants à se baigner dans le Pacifique, non loin de l’endroit où TEPCO déverse chaque jour des centaines de tonnes d’eau contaminée à des taux inconcevables. Refuser cette attitude ou la contester est considéré désormais par certains comme un geste antipatriotique, voire terroriste. Oser critiquer les chaines de restaurants ou d’hôtels qui revendiquent fièrement d’utiliser de la nourriture de la région proche des centrales est devenu une sorte de blasphème. A l’inverse, comme en d’autres temps soutenir le commerce équitable ou la protection de l’environnement, la consommation de produits de Fukushima apparaît désormais comme le nec plus ultra de l’engagement médiatique valorisant : chaines d’hôtels, de restaurants, présentateurs télé, acteurs en vue, chacun y va de sa consommation devant les caméras de produits issus de régions contaminées. Le boysband Tokio a même suggéré de manger des champignons de Fukushima, aliments dont on sait qu’ils fixent plus que d’autres le césium. Le nucléaire induit une société d’ultra surveillance, de mensonge et de propagande, on en a un peu plus la preuve chaque jour au Japon à travers cet écœurant et inepte « patriotisme de la contamination ».

2 Août 2014

Dans une des rues piétonnes qui convergent vers ce fantastique ballet humain du carrefour de Shibuya, observant du coin de l’œil le flot des jeunes qui se croisent sans trop se regarder, par deux ou en groupes plus nombreux, un clochard échevelé se tient au beau milieu de ce flux incessant nappé dans le magma sonore des voix stridentes qui émergent de tous les magasins pour faire la promotion des nouveaux produits. Il ne bouge pratiquement pas, figé au centre du passage, se contentant de balancer la tête lentement de gauche à droite et de droite à gauche de temps en temps. Il est sans âge, les cheveux sont gris, en bataille, les vêtements en lambeaux, sales, figé dans une enveloppe aux teintes très Zen proposant une subtile variation autour du vert foncé, du gris et du marron, tranchant avec les couleurs agressives des écrans et lumières scintillantes qui l’environnent.
Personne ne semble prêter attention à lui, tandis qu’il observe les gens qui parfois le frôlent sans le voir. Le dernier humain dans ce temple de la consommation pour adolescents ?

Toujours dans le Japan Times, suite de l’affaire de la jeune fille décapitée et démembrée : la copine criminelle a expliqué qu’elle souhaitait, après avoir fait récemment une vivisection d’un corps de chat (qu’elle a gardé dans son frigo), s’attaquer à un corps humain. On apprend également dans l’article que cette jeune fille avait par le passé tenté de fracasser le crâne de son père avec une batte de base-ball, qu’elle avait perdu sa mère toute petite et que son père s’était remarié. Par ailleurs, le père, sentant que sa fille tenait depuis quelques temps des propos inquiétants, avait tenté quelques jours auparavant de la faire interner, mais on les avait poliment renvoyé chez eux.