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Une autre langue

[ Extrait ]

Le mur

h.p.

A la première visite, il n’avait pas compris mais sentait l’oppression : une fois franchies les marches de la cour d’honneur, passée la casemate vitrée du gardien à l’entrée, descendu l’escalier qui s’enfonce lentement dans les profondeurs, franchi un sombre couloir où résonne le tumulte d’intermittents convois, arpenté les petites ruelles propres et désertes comme le quartier des Banques de Genève après six heures du soir, les pavillons entrelacés où se tortille, immobile, la chenille argentée de chariots tirés par un tracteur semblaient d’un autre monde, propre et inhabité, un projet d’architecte, un village témoin qu’on aurait oublié. Au dedans, ça ne raccordait pas avec l’en dehors, tout près mais de l’autre côté.
Ça n’est qu’après plusieurs passages qu’il prit conscience du subterfuge : à l’intérieur les murs descendaient plus profond d’au moins quatre ou cinq mètres. On avait creusé un grand trou, monté une palissade qui, vue de la rue, ressemblait à n’importe quel autre mur. Vu d’en bas, c’était une muraille. Ainsi seuls ceux qui y étaient enfermés savaient qu’ils étaient en prison. Un jour la vieille femme dût sortir, aller au grand hôpital pour faire un examen. Avec l’infirmier qui l’accompagnait elle s’engouffra dans le tunnel, grimpa en soufflant le grand escalier – l’ascenseur la terrorisa, elle ne put y entrer, franchit le couloir où se tenait la cahute vitrée et se trouva en surplomb de la cour d’honneur. Par dessus le mur d’enceinte, moins haut à cet endroit et parsemé de grilles, on voyait circuler les voitures, les bus, les passants dans la rue. Ses jambes commencèrent à trembler, tout son corps flagella, la sueur coulait dans son dos, elle sentit sous elle le sol se dérober. L’infirmier ne put qu’amortir la chute. Il appela au renfort, on la raccompagna sur un brancard à quatre pour porter ses cent kilos de graisse accumulée pendant les quarante trois ans pendant lesquelles, la plupart du temps affaissée dans son fauteuil de skaï à montures chromées, attachée à la taille pour ne pas tomber dans son sommeil chimique, elle n’était plus sortie du pavillon où sa famille l’avait fait internée.

 

Les parcs au crépuscule

L'île

A l’heure où extatique la mer rosit, touches bonnardiennes qui virent au violet
Les piquets des parcs s’alignent, vieux hussards fatigués sur lesquels paradent
d’humides cormorans venus sécher leurs ailes, se transforment en moignons
torturés se courbant avec l’âge, contemplant leur reflet dans le miroir de l’eau lisse
comme un lac
Le héron lentement allonge sa longue tige, la pose dans la vase, se fige, scrute,
penche son bec, le relève et poursuit son chemin
Les dernières mélodies chantent la fin du jour, perchées dans les pins vieillissants,
au loin le ronflement variable d’un hors-bord lentement s’éteint
Le pivert sautille dans l’herbe sèche avant de s’envoler par à-coups en formant des
ellipses
La poule faisane guette et les lapins gambadent
Le ronflement sourd du gros insecte jaune et rouge croît puis s’estompe après que
l’engin métallique ait fait tournoyé ses hélices au-dessus de ta tête, t’obligeant à te
lever pour assister à sa rituelle parade
Tâches rouges du pommier dans son vert entourage que caresse la lumière chaude
des derniers rayons
Bientôt, avant que les moustiques attaquent, les mouettes crieront un dernier hallali,
jouissant de courants d’air ultimes qui de la terre encore tiède grimpent vers
d’invisibles nuages
Peut-être un peu plus tard, la grosse orange sortira du lointain et laissera en
s’élevant lentement une traînée sur le Vran que seules quelques risées troubleront à
peine, ondulant faisceau que l’onde parvient à fragmenter tandis qu’au loin
clignotent les tâches rouges au sommet des grandes palles à l’arrêt